L'ÉGYPTE NUBIENNE

La civilisation nubienne fut pendant très longtemps intégrée à la civilisation égyptienne. Pourtant la Nubie, redécouverte au XIXè siècle, apparaît comme étant une entité, possédant des caractères géographiques, historiques et sociaux bien distincts.

Elle a donc sa propre histoire !

Mais il ne faut pas aborder la Nubie en tant que peuple, en tant que pays bien délimité par des frontières, dans lequel a évolué une société. L'identité nubienne passe par la compréhension de la migration puis du transfert (le plus célèbre étant celui de 1960).

Photo Nicolas BochinskiL'histoire de la civilisation nubienne passe par l'étude des déplacements volontaires ou obligatoires des ethnies, des sites occupés et des systèmes d'intégration qui ont permis à ces hommes de ne jamais disparaître, bien au contraire, mais de s'identifier en tant que minorité majoritaire dans chaque société.

Le phénomène migratoire fait donc partie intégrante de la culture nubienne et est considéré comme une étape dans la vie de tous les jours. Tout Nubien possède au sein de sa famille, de sa communauté, un ancêtre émigré, un ancien d'avant le barrage ou un proche travaillant dans une quelconque capitale du monde....

Le Nubien migre mais en communauté. Il s'intègre en recréant à chaque fois une unité sociale avec sa propre culture !

Même si on doit parler aujourd'hui de plusieurs Nubies, l'identité de l'originelle est intemporelle !

N'est-ce pas là encore ce qui nous fascine ?

Étymologiquement, le mot Nubie apparut au Moyen Âge et semble être issu de "Nobade", peuple tribal qui envahit le royaume de Koush vers 400 av. J.C. puis qui fut converti au christianisme au VIème siècle après J.C., formant des royaumes dits "nubiens". Aujourd'hui, ces nobades vivent aux environs de Khartoum et ne sont pas à confondre avec les Nubiens que nous localisons vers Kom Ombo et Assouan, parlant eux un tout autre dialecte.

Ce que nous appelons Nubie antique fut aussi nommée :

  • "Ta-Sety", nom égyptien signifiant "Pays de l'Arc" ou "Ta-Khenes", "Terre courbée", décrivant essentiellement la région comprise entre Thèbes et Assouan.
  • Wawat pour la Basse-Nubie et Koush pour la Haute-Nubie, ce dernier se situant dans la région de Kerma. Constamment confrontés à ce peuple rebelle, les Égyptiens l'assimilèrent rapidement à la Nubie.
  • Quant au terme "Éthiopie", il apparut sous les Grecs, signifiant "les Têtes Brûlées", à cause de la couleur de leur peau.
  • Les Soudanais étaient à l'origine "Les Noirs", le mot étant utilisé par les Arabes. Le Soudan actuel englobe le Sud de la Nubie antique.

Enfin, certains écrivains, prenant référence des textes hiéroglyphiques, affirmèrent que cette contrée tira son nom du métal, "aussi abondant que la poussière des chemins" : Noub (en égyptien nwb : or). L'or "le feu solidifié" ou "la chair des Dieux", conféra à cette région une aura magique et énigmatique.

 

GÉOGRAPHIE

Depuis la fin du XVIIIè siècle, seuls les amateurs de paysages désertiques s'aventuraient au-delà de la première cataracte, découvrant des scènes variées entre rochers sombres et sables dorés.

Par petites étapes, à dos de chameau ou en empruntant le fleuve, ils découvrirent alors l'antique Wawat, pays de l'or, puis le Koush, région aux royaumes mystérieux.

La fascination pour la Nubie était née......

La Nubie contemporaine s'étend du sud de la première cataracte (la ville frontière avec l'Égypte étant Assouan) à Khartoum, incluant le Soudan actuel. Elle est composée de deux régions :

-la Basse Nubie ou Wawat (en égyptien antique encore écrit Wawat ou Ouaouat) qui s'étend de la 1ère à la 2ème cataracte (où l'on trouve le site de Bouhen)

- la Haute Nubie ou Koush qui s'étend de la 2ème à la 6ème cataracte, incluant les royaumes de Kerma, Napata et Méroé.

Elle fut longtemps un centre d'intérêt pour l'Égypte de par :

- ses ressources minières : diorite, améthyste, cuivre, argent et or regorgeaient dans les entrailles de cet océan caniculaire.

- ses produits rares et luxueux tant convoités par les pharaons : ivoire, ébène, peaux de panthère, plumes d'autruches....

- ses hommes connus pour leur habileté à manier l'arc. Ils seront par ailleurs, au Moyen Empire, enrôlés dans l'armée de métier.

Ces richesses entraîneront les Égyptiens à mettre en place une politique visant à coloniser ces contrées pour en tirer le meilleur profit. L'histoire de la Nubie est donc jalonnée d'étapes de conquêtes et d'indépendance, étapes que l'on ne peut dissocier de l'évolution de la Vallée du Nil.

On comprend mieux pourquoi la Nubie antique est si intégrée à la civilisation égyptienne, étant à la fois le centre d'échanges commerciaux et culturels entre la Méditerranée, l'Afrique et l'Asie.

 

 

LES GRANDES ETAPES HISTORIQUES

"Pour le meilleur et pour le pire durant des millénaires", la Nubie a transmis ses trésors à l'Égypte, pour être finalement sacrifiée par cette dernière, au XXè siècle, au nom du progrès !

 

Avec ici quelques repères chronologiques avec la civilisation égyptienne.

Le néolithique (5000-2800 avt n.è.) : la population passe progressivement de la prédation à la production. Les fouilles au Soudan ont mis à jour des objets démontrant une grande technique de l'art de la céramique (art maîtrisé par la civilisation égyptienne quelques siècles plus tard).

Le groupe A et le groupe C (3700-1500 avt n.è.) : l'archéologue américain George Reisner inventa cette classification afin de décrire les différentes civilisations de Basse Nubie durant cette période. C'est le début de l'âge du cuivre. Ce peuple d'éleveurs est constitué de chefferies, qui progressivement entretiennent des rapports commerciaux avec l'Égypte, échangeant produits de luxe et livrant son or contre des produits égyptiens.

Le royaume de Kerma (2400-1500 avt n.è.) : centré sur la 3ème cataracte, ce royaume acquiert une véritable puissance vers 1600 avt n.è., profitant de l'affaiblissement de l'Égypte en proie aux invasions des Hyksôs au nord et des nomarques nubiens au sud. L'art de la céramique atteint son apogée. Ce royaume disparaîtra sous la XVII è D. avec la réunification de l'Égypte et l'expansion militaire entreprise par les pharaons.

L'emprise égyptienne (1550-1050 avt n.è.) : dès le Nouvel Empire, les campagnes militaires entreprises par Amosis, Thoutmosis I puis Thoutmosis III écrasent définitivement les rebellions koushites. La frontière est repoussée jusqu'à la 4ème cataracte ; les pharaons marquent leur domination en édifiant de nombreux temples (Abou Simbel par Ramsès II), en restaurant ou créant des forteresses. Les échanges commerciaux atteignent leur apogée, dénotant une stabilité des rapports entre l'Égypte et la Nubie pacifiée.

Senkamanisken  Roi de NapataLe royaume de Napata (1050-310 avt n.è.) : ou le règne des Pharaons noirs. Au pied du Gebel Barkal "la montagne sacrée" abritant Amon, située au niveau de la 4ème cataracte, Napata devient la capitale des pharaons de la XXVè dynastie, dite koushite ou encore éthiopienne. Profitant d'une période de troubles en Égypte, les "pharaons noirs" (tels Alara, Pianky puis Taharqa), fortement égyptianisés, envahirent l'Égypte et y firent régner une période de paix, de développement économique et artistique durant presqu'un siècle. Les nécropoles d'el Kurru et de Nuri révèlent un vaste ensemble composé de pyramides et de tombes à l'image des sanctuaires égyptiens. Cette dynastie s'éteindra avec la domination assyrienne, et pendant quatre siècles, les rois se succéderont et n'auront de pouvoir que sur la Nubie, régnant depuis Napata. Cette cité sera finalement saccagée par les Romains

Le royaume de Méroé (275 avt n.è.-350) : la capitale de Napata est déplacée vers le sud, au niveau de la 6ème cataracte, à Méroé pour des raisons que l'on ignore encore. Certains avancent que le pillage de Napata par les armées de Psammétique II serait à l'origine du transfert. Des influences égyptiennes, gréco-romaines et africaines naîtra la civilisation dite méroïtique. Ce royaume sera dirigé non seulement par les rois de Méroé, mais aussi par les célèbres "candaces", ces reines combattantes, participant aux combats contre les Romains (la célèbre Amanisshakhéto s'emparera même de Philae et d'Éléphantine avant d'être refoulée par les Romains jusqu'à la 4ème cataracte). La civilisation méroïtique reste à ce jour encore bien méconnue, de nombreux sites restant à fouiller.

La christianisation de la Nubie (350-1820) : l'édit de Théodose en 379 proclame le christianisme comme étant la religion officielle de l'Égypte. Des états chrétiens naissent (Aloa, Nobadie, Makuria), certains perdureront jusqu'au XIVè siècle.

L'islamisation de la Nubie : pendant presque sept siècles, les royaumes de Makouria et d'Aloa s'opposent à l'expansion de l'Islam. En 640, les Arabes envahissent l'Égypte. Une convention est signée entre les Musulmans et les Nubiens : le "baqt". A l'origine,  ce traité consituait en un échange annuel d'esclaves nubiens contre blé, orge, chevaux...fournis par les Arabes égyptiens. En 1173, la cité d'Ibrim est investie par le Cheik Chams el Daulah, qui transforme l'église en mosquée. La Nubie est finalement convertie mais quelques communautés chrétiennes subsistent en Haute Nubie.

Disparition et renaissance (1902-1964) : avec le premier barrage sur le Nil en 1902, villages, champs datteraies et monuments antiques étaient inondés plusieurs mois dans l'année. Avec le deuxième barrage en 1950, le célèbre SADD EL-ALI, la Nubie fut sacrifiée pour que l'Égypte continue à vivre. Rayée de la carte, elle se reconstruit sur un territoire très limité, au Nord d'Assouan, plus particulièrement dans la région de Kom Ombo où ont été réinstallés les deux tiers des soixante mille Nubiens expropriés. On parle désormais de Nouvelle Nubie !

 

PEUPLE

L'Égypte fut longtemps "le grenier de Rome",

mais la Nubie,

n'est-elle pas aujourd'hui le réservoir de l'Égypte ?.........

 

 

L'Égypte éternelle, c'est eux : les Nubiens ! Ils accomplissent les mêmes tâches dans un décor qui n'a pas changé. La maison de brique crue, nichée sous un palmier, n'a toujours pas de plancher... Il faut inlassablement retourner cette terre noire...et l'âne trottine sur les mêmes chemins de terre battue....L'enfant chante toujours au milieu du champs, en quête d'une bonne récolte....Les caravaniers vendent inlassablement leurs chameaux sur la place du marché.........

Qu'est-ce qui a changé ? Le batelier arrimé sur sa felouque tente d'apercevoir les trésors enfouis gisant sous l'eau.....Le caléchier endormi attend le touriste...Le serveur du bateau de croisière, chassé de son pays noyé, rêve sur le pont......

Véritables Seigneurs du Nil, ces hommes sont fiers, valeureux et d'une honnêteté pure.

Hérodote n'a-t-il pas dit ? : c'est ici que "les hommes y sont les plus grands, les plus beaux, et vivent le plus longtemps"

Propriétaires de ressources inconsidérées, ils devinrent les esclaves de l'Égypte, et cela dès l'Ancien Empire (-2700 avt n.è.) à nos jours..... Fournissant or, diorite, bois de sycomore, cuirs bétail, lin, animaux sauvages...... mais aussi habiles archers enrôlés dans les armées des pharaons, ils durent maintes fois subir les invasions d'envahisseurs avides de richesses.

Vivant en communautés, les habitants partageaient les saqias (véritable outil pilier de l'agriculture nubienne) et les récoltes des palmiers-dattiers. Aujourd'hui, ce ne sont plus que des symboles ! L'outil et l'arbre, autour desquels s'organisaient les villages, ont disparu sous les eaux du lac Nasser !

Tantôt dominés par les Égyptiens, tantôt par les Gréco-Romains, tantôt par les Arabes, les Nubiens font face et gardent leur personnalité, transmettant de génération en génération la culture de leurs ancêtres. Aujourd'hui encore, malgré le drame de 1902, date à laquelle la Nubie fut rayée de la carte suite à la construction du barrage destiné à retenir les eaux de l'inondation du Nil, ils se reconstruisent et recréent "un monde aux rives de leur pays disparu", dans la région de Kom Ombo. Fiers de leur patrimoine, le sauvetage des temples n'aurait pu avoir lieu sans eux : ils participent quotidiennement à toutes les opérations avec un immense dévouement avant de remonter sur les hauteurs, jusqu'à ce que les eaux aient tout englouti. Intégrés à la vie moderne, on les retrouve dans tous les secteurs mais ils continuent à vivre et à se marier au sein de leur communauté. Très rares sont les mariages mixtes.

 

Jérôme Neutres vous dirait :

"L'archéologie a repêché la culture des pierres, pas celle des hommes" !

J'ajouterais :

L'ancienne Nubie n'est plus qu'un mythe !

Née du fleuve, elle mourut par ses eaux !

Expropriés, déplacés, les Nubiens n'abdiquent pas et luttent pour leur identité

En créant peu à peu une Nouvelle Nubie.

Photo : Corine DALLE

 

Pourquoi la Nubie est-elle devenue cette Atlantide du XXè siècle ?

Quelques explications sur une page consacrée au Barrage d'Assouan

le célèbre Saad el Ali !

 

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Bibliographie :

"Histoire de l'Égypte Ancienne" Nicolas Grimal

"Mémoires du Nil, les Nubiens d'Égypte en migration" de Frédérique Fogel

"Islamisation de la Nubie Chrétienne" de Joseph Cuoq

Guy RACHET - Michel GUAY

A lire ici aussi :

Webographie :

"The Nubia salvage project"