LE TRANSFERT

La fin d'un peuple ?

Le dernier barrage, ce sarcophage moderne, le Saad-el-Ali fut officiellement inauguré le 14 mai 1964 après quatre ans de travaux, nécessitant une main d'oeuvre d'environ 35 000 hommes. La dernière crue du Nil eu lieu le 18 juillet 1964. Le processus de la montée des eaux dura jusqu'en 1970, date à laquelle les eaux atteignirent la côte maximale, après avoir noyé progressivement puis définitivement la Nubie. Le Lac Nasser est né, atteignant enfin ses 500 Km de long. Les derniers travaux s'achèvent en 1972, Nasser est mort en 1970, ayant réussi à maîtriser totalement le fleuve !

Les Nubiens ignoraient tout du projet du Saad-el-Ali. C'est suite aux nombreuses fouilles archéologiques entamées par l'Unesco en mars 1960, en interrogeant les nombreux savants et ouvriers qui s'affairaient sur leur terre qu'ils comprirent que la "crue artificielle et définitive ne menaçait pas seulement les monuments mais aussi les terres, les villages et donc eux-même".

Les gouvernements égyptiens et soudanais retiennent deux zones de réimplantation, à caractère agricole :

  • Kom Ombo (en Egypte) centré sur la production de canne à sucre.
  • Khashm-el-Girba, dit aujourd'hui Nouvelle Halfa (au Soudan) à des fins purement agricoles.

Tout va très vite ensuite :

"J'avais 9 ans quand ils ont commencé à démonter les maisons, les fenêtres et les portes de l'école. Les parents emballaient les armoires, les lits et les clés très simples en bois des portes sans serrure. Cela a duré un mois.....Quand le grand bateau est arrivé, je jouais encore sur les bords du Nil. La police avait interdit d'emmener les chiens. Le nôtre nous a suivi toute la nuit à la nage. Le lendemain, mon grand-père a menacé de se tuer si on l'abandonnait. Et le policier a cédé. Moi, je me retournais sans cesse pour voir le village s'éloigner. En serrant contre moi mon dernier bocal de confitures de dattes. Avec le sentiment de lécher un paradis perdu." Propos recueilli par Jean-Paul MARI

Tel du bétail, les Nubiens égyptiens sont recensés par le gouvernement en 1963 (trop rapidement, ce qui expliquera plus tard le manque de logements dans les installations planifiées).

Entre octobre 1963 et juin 1964, plus de 55 000 Nubiens égyptiens sont transférés vers Kom Ombo, région dont l'économie repose sur le domaine agricole sucrier. "Le voyage entre l'Ancienne et la Nouvelle Nubie prend plusieurs jours. Les migrants sont aidés par leurs parents venus des villes pour revoir leur pays une dernière fois. Les gens, le bétail et les bagages sont transportés sur des péniches et des bateaux jusqu'à Shellal (port d'Assouan) ; de là ils rejoignent Kom Ombo par bus, par camion ou par train. Le transfert des premiers Nubiens mobilise la presse et le ministre des Affaires Sociales vient en personne". Les Nubiens égyptiens s'installent dans une zone d'implantation inachevée, encore en chantier, l'eau n'arrivant pas partout.

Au cours des mois qui suivent, "55 000 personnes, 29 600 moutons et chèvres et 377 400 valises sont transférés. Les Nubiens ont vendu ce qui ne pouvait être réutilisé : linteaux, cadres, rebords de fenêtres, leur artisanat en fait.

Quant aux Nubiens soudanais, ils sont appelés à "coloniser une partie du Butana, sur la rive gauche de l'Atbara, soit à plus de 600 km de la Nubie". Le projet englobe également la sédentarisation de 100 000 nomades. En février 1960 "38 478 personnes sont recensées entre les villages de Faras et Kohda" . 80 % des villageois optent pour le transfert, les autres pour un dédommagement numéraire leur permettant de migrer vers une zone de leur choix. "Le transfert commence le 5 janvier 1964 par l'intervention de policiers car les villageois ont changé d'avis.....Dans chaque gare, les émigrants sont fêtés, encouragés par d'anciens migrants qui leur donnent de la farine, du beurre, et du riz. L'arrivée à Khashm al-Girba (zone d'installation planifiée par le gouvernement soudanais) se passe bien, les maisons sont terminées, les canaux d'irrigation sont en place, les champs déjà cultivés".

En 1964, 31 720 personnes sont transférées et 4 500 en 1965. Chaque migrant reçoit à son arrivée une ration alimentaire pour deux jours, donnée par le gouvernement. Cette opération sera poursuivie par le "programme alimentaire mondial" pendant un an (blé, lait en poudre, huile et fruits secs seront ainsi distribués jusqu'à la première récolte).

En 1967, 10 000 Nubiens qui avaient choisi l'indemnisation au lieu du transfert arrivent sur le site de Kom Ombo, surpeuplant l'installation planifiée, déjà inadéquate dès l'origine.


La mort de la Nubie antique eut lieu entre 1963 et 1964.

La Nubie artificielle programmée par Nasser était née !

ZOOM


"L'avantage qu'en retireront les Nubiens sera grand parce que les nouvelles implantations regrouperont tous les Nubiens sur la base de principes justes, nécessaires à l'édification d'une société forte et saine"

Nasser Janvier 1960

 

Quel programme ! Quel transfert ! Quel humanisme !

Mais quelle blessure irréparable : lire ici

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